CAF d’Argenteuil : une « entreprise », où la solidarité s’appelle « perturbation »

Publié le par coordination-precaf-rsa-95.over-blog.com

La CAF d’Argenteuil (Val d’Oise) a été fermée environ douze jours ouvrables durant le mois d’octobre 2008. Le mois de novembre a pris le même chemin, fermeture devenue traditionnelle d’une semaine, entre le 17 et le 24, plus celle des mercredis.

Comme en octobre, la réouverture s’est faite avec la police. Si celle-ci était présente en nombre dès avant l’ouverture des bureaux le mois précédent, ce mois-ci, leur venue a été déclenchée par….la distribution d’une cinquantaine de tracts par quelques précaires du collectif à l’intérieur.


Elle n’a nullement empêché que se tienne le Café de la Colère, celui-ci n’étant réussi que si les ingrédients suivants sont réunis

- le café

- de la lecture, comme base de discussion

- des échanges entre allocataires, au lieu du silence pesant ponctué de quelques protestations isolées, ambiance habituelle de ce genre de lieux.

Mais au fait, en quoi nos pratiques dérangent-elle tant la direction de la CAF ?

Petit essai d’explications, sur la base de choses vues et entendues ce lundi

 

Scène 1 : Une personne de la direction nous aperçoit alors que nous installons la table et le café. Immédiatement, elle s’adresse aux agents de sécurité. Ceux-ci se dépêchent de décoller les deux affiches qui annonçaient la fermeture « exceptionnelle » de la semaine précédente.

En Octobre, des photos de ces affiches avaient été mises sur notre site. RTO La fermeture « exceptionnelle » qui survient systématiquement toutes les troisièmes semaines du mois depuis des mois et des mois, est toujours annoncée quelques jours avant seulement, sur le site Internet de la CAF, comme sur les vitres des CAF elles-mêmes.

Pratiquement, à personnel égal, il est impossible que ces fermetures cessent : même avec ces fermetures, les retards dans le traitement ne se résorbent pas, et même quelques embauches supplémentaires ne parviendraient sans doute qu’à faire face à la mise en place du RSA [1] en n’augmentant pas le retard.

S’il est essentiel pour la CAF de masquer le caractère inéluctable de fermetures de plus en plus longues des accueils physiques, c’est d’abord parce que celui-ci contredit le discours sur les soi disant améliorations apportées par les dernières réformes, dont le RSA : celui-ci en créant un revenu « individualisé » selon la situation de chaque allocataire améliorerait sa situation financière. En réalité, la disparition conjointe d’un droit collectif à un complément de salaire, et celle de l’accueil physique dans les CAF crée des privations totales de revenu, sans moyen de faire valoir son droit sur la base de règles fixes.

Alors évidemment, il faut faire comme si la disparition de cet accueil physique n’était qu’une longue suite de fermetures « exceptionnelles » , et la ruse est pour le moins éventée si l’on met bout à bout chaque mois les petites affiches toutes semblables.

Interlude : après une courte diff de tracts à l’intérieur, et quelques hurlements de la personne de la direction, celle-ci est partie avertir la police. Pendant ce temps, les agents de sécurité nullement hostiles indiquent simplement que seules les personnes venues dans un but précis et pour rencontrer un agent peuvent rester dans la CAF. Les allocataires du réseau ont donc pris un ticket. Les agents partis, nous entamons quelques discussions avec les allocataires, à l’intérieur et à l’extérieur.

 

Scène 2 : arrivée de quatre policiers. Ils entrent dans la CAF, regardent autour d’eux :il est évidemment impossible de trouver au milieu de la foule, dont la plupart des membres ont en main les tracts ou le journal  les contrevenants qui ont commis le crime de les diffuser. La personne de la direction arrive en trombe et les désigne.

Les concern(é)es demandent sur quoi se base l’interdiction. Réponse de la personne de la direction : « La CAF est une ENTREPRISE PRIVEE avec une mission de « service public  »

Analysons ce paradoxe CAFkaien.

Autrefois, la semaine passée en l’occurrence, la CAF était un « service public ». Un service public est censé au moins fictivement appartenir à tous, être une propriété collective gérée par l’Etat censé représenter tout le monde.

Le service public est officiellement destiné à répondre à des besoins collectifs, et par conséquent, les usagers sont censés être associés à la définition et à la réponse à donner à ces besoins.

Dans un service public, on a officiellement des droits dont on peut exiger le respect. Aussi, peut-on par exemple se faire accompagner dans ses rapports avec l’administration. 

 

A La CAF d’Argenteuil, cette possibilité d’accompagnement irrite au plus haut point la direction. Il nous a fallu des mois pour la faire respecter; la direction a tout essayé : refuser de recevoir l’allocataire, ou même fermer la CAF sous le seul prétexte de notre présence. 

Lorsque nous accompagnons plusieurs personnes la même journée, si la plupart des salari(é)es ne sont pas hostiles, les membres de la direction le prennent comme une intrusion intolérable, un véritable crime de lèse majesté.

En réalité, ce droit à l’accompagnement n’est absolument pas la garantie d’accéder à des droits sociaux : tout simplement parce que le service public n’est pas en réalité l’émanation de la volonté collective des usagers et des salari(é)es ». L’intérêt général » est une fiction : chaque réforme qui rogne un peu plus ce qui reste de droits sociaux est là pour le confirmer, et le service public n’a jamais traité les gens à égalité : les étrangers, les jeunes précaires par exemple ont toujours été exclus légalement de l’accès à certains droits.

Mais pour la direction de la CAF, ce qu’implique cette notion est encore trop : d’où ce cri du cœur: fini le service public, la CAF est une « entreprise privée » désormais. Une entreprise contrairement à un service public a un propriétaire bien défini qui a tous les droits dans sa boite, et le client n’est « roi » que dans ce cadre : ainsi le propriétaire d’un hôtel peut décider unilatéralement que les chiens sont interdits d’accès, de la même manière la direction rêve de pouvoir mettre un écriteau « Interdit aux précaires solidaires » sur SA porte. Ainsi, une entreprise qui fournit un accès Internet, n’est pas obligée de vous garantir un accueil physique en cas de problème de connexion, de même la direction de la CAF voudrait pouvoir fermer tranquillement ses antennes et nous rabattre sans recours vers une hotline payante et parfaitement inefficace.

 

Scène 3 : La police est toujours là, quelques renforts sont arrivés. Les allocataires sont toujours là aussi et nous parmi eux. La personne de la direction, qui perd pied, s’en prend à une allocataire qui fait la queue en lui disant qu’elle n’a rien à faire là. Manifestement, elle avait une tête à faire partie d’un collectif de précaires. Elle nous hurle de ne pas hurler. A part ça, il ne se passe rien pendant une bonne demi heure. Enfin, si, une discussion où la police et nous échangeons nos points de vue sur le fonctionnement de la CAF et du monde en général. Un des policiers notamment est extrêmement remonté, car il pense que la fermeture contre laquelle nous nous battons, est dûe à des grèves de salari(é)es et que nous sommes contre le droit de grève « comme « ceux qui râlent quand les trains ne marchent pas ».

Ceci est donc l’occasion d’une intéressante discussion politique et pratique à laquelle se joignent des allocataires : nous sommes contre les fermetures décidées par la direction parce qu’elles vont dans le sens de la précarisation et de la privation de revenu des allocataires. Mais nous sommes solidaires de TOUS les grévistes qui cessent le travail, parce que, dans ce cas, les fermetures et les désagréments temporaires qu’elles entrainent visent à établir un rapport de force avec ceux qui nous condamnent, salari(é)es ou pas à bosser toujours plus pour avoir toujours moins de droits sociaux, toujours plus de contrôle et de répression.

 

Scène 4 : La personne de la direction n’a pas appelé la police pour un café débat. « Il faut que vous les fassiez sortir », répète-t-elle. Objectivement, ce ne serait pas très compliqué de nous attraper par le collet et de nous dégager de là. Mais c’est le « nous » qui semble déranger la police. Car, membres d’un collectif ou pas, « nous » sommes objectivement des allocataires dans une CAF aux horaires d’ouverture de celle-ci. L’usage de la force est bien une des tâches de la police, qu’elle pourrait remplir sans aucune difficulté contre quelques pauvres parmi d’autres, mais enfin il faut bien un prétexte qui permette de qualifier le « pauvre » comme « délinquant », sinon l’on court le risque que l’ensemble des pauvres se sente également visé, et ensuite l’ordre public est troublé encore plus, et c’est ennuyeux, car la police est là pour le maintenir.

 

Scène 5 : La personne de la direction est une fine stratège, il lui faut une infraction. Ces dernières années, notre démocratie a inventé plein de nouvelles infractions pour que les « pauvres » soient plus souvent des « délinquants », et qu’on puisse les prendre par le collet en vertu de lois, l’usage de la force sans ces lois étant normalement l’apanage des dictatures. Or, pour des raisons d’ordre commercial et diplomatique, les riches qui nous gouvernent tiennent à ce que la France garde son image de pays du bon vin et des Droits de l’Homme.

« Je vais porter plainte pour Perturbation » .

Effectivement, tout est perturbé.

Il y avait au départ une CAF dans un quartier pauvre : un lieu triste, où se déroulent, sans violences visibles des drames quotidiens innombrables mais isolés les uns des autres. Où des gens fatigués par le boulot font la queue chacun leur tour, et repartent la tête basse, avec un droit suspendu, ou l’annonce qu’on n’aura pas droit à ce qui pouvait permettre d’acheter à bouffer jusqu’au 20 du mois au lieu de crever la dalle dès le 15.

Où après une visite inutile parce que la Caf était fermée, et quarante coups de fils payants, on a un mince espoir parce qu’on est enfin devant une personne « compétente ».

Mais que la « compétence » se résume au mal de tête qu’on éprouve quand on se rend compte que l’explication d’une heure de tel ou tel texte de loi appliqué on ne sait comment à sa situation, se résume à « droit à rien ».

Il y a maintenant, quelques jours par mois, un Café de la Colère : les jours de Café de la Colère, on ne repart pas forcément plus riche, même s’il s’avère souvent que les interprétations des textes ne sont pas les mêmes quand elles sont faite collectivement par les concernées, et qu’elles s’imposent parfois, du fait du nombre, à la direction.

Mais ce jour-là, les allocataires ne sont plus seulement une queue bien rectiligne, il se fait des cercles. Un cercle, c’est tout bête, mais ça permet de voir le visage de son voisin, de lui parler, de découvrir qu’on peut raisonnablement utiliser le pronom « on » en parlant de lui et de soi.

 

Et au bout d’un moment, on dit forcément « On en a marre ». Marre de se faire traiter de « fainéasses », d’ "ignorants", de « fraudeurs ». Marre des pâtes LIDL, des boulots de merde, de voir les gosses pleurer d’ennui et de fatigue à force de devoir se taper des heures d’attente dans les administrations.

Pendant les Cafés de la Colère, on se surprend soi même.

On se demande après coup ce qui a bien pu nous arriver, nous qui jurions bien de ne plus jamais s’occuper des autres, « Chacun pour soi et Dieu pour tous ». Où a-t-on trouvé l’énergie d’aller clamer qu’ « On n’allait pas se laisser faire, qu’On avait bien de droit de discuter et de se défendre quand même. Nous qui ne cherchons jamais les emmerdes, comment se fait-il qu’une fois devant le guichet, on ait dit à la dame qui décide de notre sort qu’il fallait les laisser tranquilles, ce collectif, qu’il fallait qu’ils restent là parce qu’il y en a marre des fermetures.

Oui les Cafés de la Colère sont bien cela : une « perturbation » de l’ordre normal des choses, celui de la pauvreté banale, meurtrière et silencieuse.

Une pratique que la direction de la CAF perçoit comme dangereuse, qu’elle tente de criminaliser et d’interdire, parce qu’elle porte en germe, une idée destructrice pour l’ordre social fait de contrôle et de précarisation qu’elle voudrait imposer: la solidarité.

 

Encore raté pour cette fois. Nous sommes sortis de la CAF quand nous l’avons décidé ; le Café s’est tenu, et nous sommes de plus en plus nombreux à partager la Colère.

Publié dans CAF Argenteuil

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